La diffusion intégrale et libre des récits de la famille Ergans a repris sous un nouveau titre : RECITS D'OSTWAND sur
l'espace MANUSCRITS des éditions Leo Scheer
http://www.leoscheer.com/man/spip.php?page=auteur-man&id_auteur=480
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Les "Récits d'Ostwand" sont de courts récits, parfois naïfs et tendres, d’autres fois cruels, violents ou choquants, qui peuvent se
lire sans aucun ordre particulier : les traces entrecroisées de simples moments humains particuliers. Les personnages qui reviennent le plus souvent sont ceux qui composent la famille
Erwaal : Jens Erwaal, architecte naval et ancien officier, son épouse Winka Erwaal et leurs deux jeunes garçons Wems et Serg.
La famille Erwaal vit dans l’état du Skeerwan (Confédération d’Ostwand), vers le milieu du 20° siècle (1945 - 1960).
La Confédération d’Ostwand est un état totalitaire, violent et raciste auquel ses citoyens adhèrent de toute leur âme, sans aucun recul critique.
Principaux thèmes : L’enfance et l’adolescence, le sexe, la beauté, les châtiments
corporels familiaux ou scolaires, la culpabilité, la guerre, la violence, la mort, le meurtre, la vie en internat scolaire, l’amour et la famille, les destins croisés, le racisme.
Extrait d'un des récits d'Ostwand ("Faute contre la race")
A Woorlegh, la cérémonie du serment se déroulait en grande pompe dans le gymnase, naturellement en présence des parents. Tous ceux des seecklass entrés au collège dans l’année,
rassemblées en uniforme des Jeunesses fédérales (celui des Veldränder, et vous aviez tout intérêt à présenter une tenue impeccable sinon gare aux heures de retenue ou au rotin, monsieur Saartz
veillait au grain) devaient, au garde-à-vous et bras tendu vers l’immense drapeau ostwander déployé contre le mur du gymnase, prononcer le serment en répétant les mêmes phrases après le
directeur : « Moi, jeune ostwander loyal, sans jamais faillir, je jure de préserver ma race de toute souillure et de lui demeurer fidèle avec honneur et pureté… ». Et
juste après quelques secondes d’un silence recueilli, l’immense et rituel « Seeg Ostwand ! Hurrah Ostwand ! » jaillissait formidable de toutes les poitrines, comme une
détonation assourdissante.
Chaque année, monsieur Saartz prononçait le même discours quasiment identique au mot près, comme s’il entendait bien faire comprendre à tous qu’il renouvelait ainsi son propre serment d’enfance, et avec lui celui de tous les adultes ostwänder présents dans l’assistance : « Jeunes gens, n’oubliez jamais le serment sacré que vous aller prononcer avec tant de ferveur et de joie légitime devant tous vos éducateurs et vos parents, il vous liera désormais à la communauté raciale ostwander par la parole donnée, et non plus seulement par le lien du sang qui nous est commun… Veillez à ne jamais vous laisser corrompre par les ennemis de notre grande Confédération, car ne le perdez jamais de vue, ces ennemis sont aussi nombreux que rusés et ils savent malheureusement tenter la jeunesse innocente avec des idées dangereuses et pernicieuses qu’ils s’efforcent de répandre comme une peste moderne… »
Chacun savait que ce passage du discours concernait les juifs : ils étaient l’autre problème. Bien sûr, personne en Ostwand n’aurait
songé à comparer le danger racial des métis au danger incarné par les juifs puisque, la question juive réglée une fois pour toutes au siècle passé, plus aucun d’entre eux ne subsistait
désormais en Ostwand : comme le confirmèrent les parents lorsque Serg leur posa la question en soir, tous avaient été identifiés avec soin, bannis et chassés du pays dès la proclamation de
l’indépendance d’Ostwand. Une mesure salutaire, parfaitement légitime affirmèrent les parents – surtout elle, qui semblait tout spécialement les détester (...)
(...)
La baguette siffla une fois derrière lui dans l’air pour s’assouplir encore un peu plus puis, très vite, l’un après l’autre, claquant sec, les trois coups promis tombèrent
douloureusement sur ses fesses.
Il eut si mal que les larmes jaillirent dès le premier coup ; d’incontrôlables hoquets de douleur.
– Vous pouvez vous redresser, dit posément Saartz après l’avoir fouetté.
Serg cherchait le visage du directeur à travers ses larmes, une manière de tenter de se rassurer sur la suite. Il tâchait de calmer ses sanglots mais sans y parvenir.
Saartz avait posé la baguette sur son bureau.
– Dois-je vous rappeler, jeune homme fit-il d’un ton agacé, qu’un garçon de Woorlegh reste courageux et ne pleure pas en recevant le juste châtiment d’une faute ?
Serg essuya très vite ses yeux d’un revers de main. Il tenta de crâner.
– Je ne pleure pas, monsieur, balbutia-t-il en remontant sa culotte.
Mais ça coulait malgré lui, tout le visage inondé. Il avait tellement mal. Il reniflait. Saartz alla ouvrir un tiroir du bureau et y prit un mouchoir qu’il lui tendit.
– Je crains fort que si, jeune homme, dit le directeur. Et je vous conseille de vous ressaisir très vite, mon garçon. Si d’ici trente secondes je vois encore la moindre larme, si j’entends toujours le plus petit sanglot, je me verrai contraint de vous rappeler avec cette baguette certaines choses élémentaires au sujet du courage physique et de la maîtrise de soi pendant les punitions, ce que je n’ai encore pas une seule fois eu à faire pour votre frère depuis son entrée dans ce collège, notez le bien.
Serg savait que la menace du directeur n’était pas vaine. A l’idée des deux coups de rotin supplémentaires dont Saartz vous gratifiait en cas de larmes prolongées après une fessée de discipline – évidemment soignés, pour bien réveiller l’incendie sur votre cul déjà massacré – il trouva la force de se reprendre. Les yeux à peu près secs, il affronta le regard attentif de Saartz qui le scrutait ; le directeur parut satisfait.
Puis il dit : « Votre faute avouée, son juste châtiment reçu, j’estime que vous voici à présent digne de prononcer le serment racial. Rectifiez votre tenue et redressez-vous, mon garçon… »
Serg s’exécuta. Saartz prit sur un petit meuble le drapeau ostwander qui servait pour le lever des couleurs, le sortit de son enveloppe de protection et le disposa, déployé sur le bord de l’armoire, en le fixant avec deux presse-papiers. Il fit cela avec soin, veillant à ce qu’aucune partie du drapeau ne touche le sol ; Saartz était ce genre de vieux militaire maniaque.
Puis il revint vers Serg, arborant cet air solennel et grave qui lui était familier pendant les cérémonies.
– A présent, mettez-vous au garde-à-vous, saluez votre drapeau sacré et répétez à ma suite : « Moi, jeune ostwander loyal, sans jamais faillir… »
Et tout à coup, la magie du serment aidant, sa corruption raciale effacée puisque rachetée par la douleur de l’expiation, Serg redevint enfin le jeune ostwander loyal et pur qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être. En cet instant, malgré ses larmes à grand peine retenues parce que ses fesses blessées par le rotin le brûlaient comme un irradiant soleil, reprenant après le directeur de Woorlegh qui le surveillait les mots sacrés que tous les garçons ostwänder devaient prononcer dès l’approche de leurs onze ans pour être immunisés contre le fatal poison racial, il ne pensait plus du tout à monsieur et madame Hutzeeger ni aux petits charmants personnages des bandes dessinées, mais seulement aux métis mauvais et aux juifs si menaçant pour Ostwand, contre lesquels ce serment était destiné à le prémunir. Prononçant les mots exigés de lui, ces mots qui étaient la trace mauvaise et dure qu’Ostwand instillait en vous très tôt – mais vous ne le saviez pas alors – il se sentit allégé de ses doutes, rassuré et profondément heureux de pouvoir enfin agir, penser comme tous les autres garçons ostwänder, les garçons normaux, si soulagé de pouvoir redevenir enfin, après sa correction et peut-être d’une certaine manière grâce à elle, tout à fait loyal envers la Confédération. Lorsqu’une fois achevé le serment, il lança son « Seeg Ostwand ! Hurrah Ostwand ! » final – même seul à promettre, la tradition l’exigeait – il y mit tout son cœur et fut presque heureux de sentir la main de monsieur Saartz se poser sur son épaule, d’entendre sa voix : « C’est bien, mon garçon, vous venez de franchir une étape importante de votre vie. »
Comment juger Serg Erwaal ? Aucun petit garçon ostwander n’aurait pu résister à la solennelle magie d’un serment, même maudit, prononcé bras tendu devant le drapeau de la Confédération. Vraiment aucun, car tous en ce temps aimaient Ostwand, Ostwand qui était tout.
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